• Le jour venu » (paru au Seuil) est le premier roman de Driss C. Jaydane. Un roman d'apprentissage, où un jeune lycéen privilégié (chérif, somptueuse villa à Anfa, lycée Lyautey, armada de bonnes, chauffeur…) va à la rencontre des autres mondes. Avec la souplesse de l'adolescence, il va de découverte en découverte, et apprend à connaître sa ville, les autres milieux, et surtout les discours et les codes qui masquent à peine les rapports de force. Ses initiateurs sont d'abord Daniel Perales, l'ami du lycée, enfant de pieds-noirs bons vivants, « une race d'hommes qui ne savaient pas passer à table s'ils n'étaient pas sept, au moins »… Puis c'est le mentor, Malik, dit l'Aigle, journaliste indépendant, qui va l'emmener voir l'envers d'Anfa : les cafés, la montagne d'ordures où survivent des « hommes-bulbes », la médina, qui l'éveille à l'histoire, à un discours politique, l'emmène à la zaouia… Le roman progresse de descriptions en descriptions, au gré des éléments qu'acquiert le héros pour analyser son monde. Ce qui nous vaut de savoureux portraits, croqués sur le vif dans une langue fluide et imagée : le couple des Perales, les gens d'Anfa, les bonnes, le « professeur d'arabe dont ni les oboles, ni les primes, et pas même son petit Martini blanc, bu avant le cours de l'après-midi, ne calmaient la douleur, évoquant une esthétique brisée. Les Fassis ne devaient jamais manquer d'argent. Car, s'ils peuvent endurer le mariage avec une innommable cousine germaine, s'ils peuvent faire montre d'abnégation devant la laideur d'un menton d'épouse ou les malformations d'un enfant né d'un mariage consanguin, s'ils peuvent tolérer un gendre violent, un frère pédophile, la prison, le cancer du côlon, s'ils se contentent d'une verge molle ou d'un fils idiot, tout cela n'est rien en comparaison d'une vie sans or, d'une existence sans héritage ».
  • Sensible au début aux atmosphères, aux personnages familiers, il ouvre peu à peu les yeux sur ce que son milieu a filtré, exclu. Tout se passe dans la conscience de l'adolescent, bien plus que dans l'intrigue même, qui est prétexte à l'observation d'un univers qui s'élargit, se précise, s'explique, révèle ses dessous, même s'il reste figé dans ses codes. Car la force de ce livre, parfois un peu trop schématique, est de dire les surprises, les résistances épidermiques à l'initiation, le soulagement de rentrer dans l'air pur de la villa, d'être attendu par son chauffeur, d'avoir sa piscine en pleine sécheresse, quand les pauvres descendent dans la rue. L'apprentissage consiste de fait en une double étape : celle qui amène à voir l'autre, et celle qui amène à entendre les raisons de sa caste et à en embrasser les rituels. Pas de révolte naïve dans ce roman, où l'on sait dès le début que « mon père et les demi-dieux ne partageraient rien avec la plèbe », pour mieux mériter, le jour venu, le dîner au Cabestan, aux côtés du Père.
  • Kenza Sefrioui
  • maroc hebdo